Quelle réponse apporter à la victoire de Le Pen ?

10 décembre 2015
Quelle réponse apporter à la victoire de Le Pen ?

Nous en avons marre. C’est ce que les Français ont fait savoir dans les urnes dimanche. La réaction de l’élite politique, intellectuelle et culturelle française s'est révélée aussi prévisible qu'erronée : le vainqueur a été diabolisé, l’électeur moralisé et les problèmes ainsi mis en exergue ignorés.

La victoire du Front National n’est pas un incident isolé, mais le dernier sombre présage d’une longue série. La Grande-Bretagne discute du Brexit. Les Danois ont rejeté la politique judiciaire européenne. Les Suédois renoncent à leur politique d’accueil. Et l’opposition au cadre européen augmente en Europe de l’Est.

Les Européens sont inquiets. Une  migration massive non contrôlée exerce une pression sur le tissu social. La menace terroriste met la société sous haute tension. Et il règne un malaise existentiel : l’Europe est-elle capable de faire face ? Sur le plan matériel, mais aussi culturel. Le lourd tribut que nous payons pour cela est l’érosion progressive de notre tolérance.

Les citoyens attendent des solutions de leurs dirigeants. Et la demande de fermer les frontières nationales augmente progressivement. Je ne pense pas que ce soit souhaitable. Cela mènera à des désinvestissements, à une augmentation du chômage et à un appauvrissement général. Souhaitons-nous cette catastrophe économique ?

Je plaide en faveur d’un statut social distinct pour les réfugiés. L’accès à la Sécurité sociale En Belgique, la sécurité sociale relève jusqu’à aujourd’hui du fédéral. Les principaux piliers de la sécurité sociale belge sont l’assurance maladie-invalidité (INAMI), les pensions, l’assurance-chômage et les allocations familiales, sans oublier les maladies professionnelles, les accidents du travail et les vacances annuelles. Certains partis flamands prônent depuis longtemps le transfert de (grands pans de) la sécurité sociale aux régions et communautés. sécurité sociale devient alors un droit civil que l’on acquiert en y contribuant. Une personne qui est reconnue comme réfugié peut constituer systématiquement des droits sociaux, jusqu’à l’obtention d’un accès complet à la sécurité sociale.

L'Europe a en outre besoin de véritables frontières extérieures, si nécessaire en excluant temporairement la Grèce de la zone Schengen ou en constituant une mini-zone Schengen. L’Europe doit aussi effectuer des push-backs vers des pays sûrs et organiser l'accueil des réfugiés dans leur propre région.

Le problème avec toutes ces solutions est qu'elles ne sont pas permises par l’Europe, ou qu’elles n’obtiennent pas de consensus en Europe. Tout comme une union monétaire sans critères de convergence contraignants nous a mis en difficulté, un contentieux migratoire sans frontières extérieures fermées nous cause aujourd’hui de graves problèmes.

Nous ne pouvons pas effectuer de contrôles aux frontières, mais la Grèce ouvre grand les portes de l'espace Schengen. La Cour de justice européenne interdit les push-backs. Et le règlement de Dublin nous autorise en théorie à renvoyer les demandeurs d’asile dans leur pays d’entrée dans l’Union, mais pas vers la Grèce, car elle n'organise pas d’accueil. Merkel a donc résilié unilatéralement Dublin.

Ce cadre européen caduc mène à une situation absurde : ce n’est pas la Grèce que l’UE rappelle à l’ordre, mais les pays qui font de leur mieux pour appliquer les règles européennes. Nous sommes emprisonnés dans un carcan qui nous dresse contre la volonté de notre propre population. Tout le monde s’observe mutuellement : qui osera sortir en premier du cadre européen ? Mais nous continuons à attendre.

Angela Merkel est la seule à entreprendre quelque chose.  Avec son « Wir schaffen das », elle a invité tous les réfugiés à venir non seulement en Allemagne, mais dans toute l'Europe occidentale. Jusqu’à ce que l’Allemagne ne puisse plus non plus gérer l'afflux. Elle s’est alors tournée, l’oreille basse, vers le seul pays qui contrôle véritablement le flux de réfugiés : la Turquie.

Je dois dire que je tire mon chapeau à Erdogan. Sur le plan géopolitique, il a joué un coup de maître. Si la Turquie ouvre le robinet, le flux se met en mouvement. Si la Turquie ferme le robinet, le flux s'arrête. Il a la mainmise sur l’Union européenne et il peut nous faire danser au rythme du flux de réfugiés.

Merkel a vendu l’Europe et a cédé à toutes les exigences de la Turquie : l’adhésion à l’UE, la suppression de l’obligation de visa turque et des moyens financiers pour l’accueil. En échange, la Turquie doit organiser les push-backs (ou plutôt les pull-backs, puisqu’elle doit faire en sorte que les réfugiés reviennent en Turquie) que l’Europe ne peut plus effectuer selon la jurisprudence européenne. Difficile de faire plus absurde comme situation.

J’espère que Madame Merkel étudiera très attentivement les résultats des élections françaises, et réalisera qu’il se passe quelque chose de grave. Ce n'est pas la France, mais l'Allemagne qui a la balle dans son camp. Merkel devra opérer le changement. Il faut que l’Allemagne change de cap pour que la politique européenne le fasse aussi.

Certains Allemands y voient une chance unique de rembourser enfin une dette morale. Et je peux le comprendre. Mais l’Allemagne doit aussi avoir conscience de sa position historique : « trop grande pour l’Europe, trop petite pour le monde. » Lorsque Merkel a prononcé son discours d’accueil sentimental, elle a mis en jeu tout le rêve européen de manière unilatérale.
Je sais, je suis la souris qui rugit. Je ne me fais pas d’illusion sur l’impact de mes paroles. Mais en tant qu'Européen, je suis inquiet, moi aussi, pour le rêve européen.

 

Carte blanche de Bart De Wever, publiée le 10 décembre dans NRC Handelsblad 

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