La gauche doit choisir : frontières ouvertes ou État providence

24 janvier 2018

« Il y a 37 millions de Soudanais, qui souhaiteraient sans doute tous une meilleure vie. Avons-nous l’obligation morale d’accueillir ces 37 millions de personnes ? », se demande le président de parti Bart De Wever.

La crise migratoire a confronté l’Europe à son propre nihilisme moral. Les citoyens qui forment une chaîne humaine autour de la gare du Nord ou accueillent des migrants en transit la nuit touchent une corde sensible en chacun d’entre nous. Nous sommes alors tous confrontés à une question séculaire : que signifie être un homme bon ? Quelles sont nos obligations ? Et envers qui ? L’héritage chrétien dont nous avons hérité de Dieu nous dicte de traiter notre prochain comme nous-mêmes. Mais qui est notre prochain ?

Dans ce désespoir moral, une série d’avocats, d’ONG et d’activistes de gauche ont trouvé un véritable fonds de commerce. Le gouvernement mène selon eux une politique inhumaine, égoïste et sans cœur. Il s’agit d’une forme subtile de chantage moral. Car quiconque n’est pas d’accord avec eux ne peut pas être une bonne personne. Et qui ne voudrait pas être une bonne personne ? Par compassion morale sincère, nous sommes tous enclins à adopter ce discours de gauche.

Pourtant, bien que l’industrie de la migration semble motivée par la volonté de bien faire, des considérations plus idéologiques se cachent derrière cette façade morale. Je ne peux pas m’empêcher de penser que la gauche se sert avec cynisme de la crise migratoire pour rendre le concept de « frontières » si poreux qu'il érode l’État-nation, et ce par le biais de batailles juridiques et d’un chantage moral. Pour certains cosmopolites, un vœu se réalise. Mais les conséquences sont immenses, et il n'est pas certains qu’elles soient bénéfiques pour tous.

Une res publica saine

Les frontières ne délimitent pas seulement notre démocratie et notre citoyenneté, mais aussi notre solidarité implicite. Aujourd’hui, nous savons qui peut recourir à notre Sécurité sociale En Belgique, la sécurité sociale relève jusqu’à aujourd’hui du fédéral. Les principaux piliers de la sécurité sociale belge sont l’assurance maladie-invalidité (INAMI), les pensions, l’assurance-chômage et les allocations familiales, sans oublier les maladies professionnelles, les accidents du travail et les vacances annuelles. Certains partis flamands prônent depuis longtemps le transfert de (grands pans de) la sécurité sociale aux régions et communautés. sécurité sociale et pourquoi. Une res publica saine crée en effet une communauté éthique dans laquelle le citoyen assume non seulement la responsabilité du groupe, mais sait aussi qu’il peut compter sur lui si nécessaire. Dans ce contexte, les contribuables ne se plaignent pas de leurs contributions, même s’ils ne connaissent pas personnellement les concitoyens qui en bénéficient. La sécurité sociale que nous avons établie sur cette base est l’une des plus généreuses et ouvertes du monde.

Mais si nous disons qu’il n’y a plus de frontières et que tout le monde peut compter sur notre solidarité, nous nous retrouvons dans une situation où il n’y a plus de concitoyens avec qui être solidaires, mais uniquement des êtres humains qui peuvent se trouver ici aujourd’hui, mais n’importe où demain. Les droits de l’homme ne sont pas des droits civils. Toute personne naît avec le droit inaliénable à la vie, c'est un droit de l’homme universel. Mais on ne naît pas au Soudan avec un droit universel et inaliénable d’accès à un système de sécurité sociale d’Europe occidentale. Il s’agit d'un droit civil que l’on a parce qu’on est né par hasard dans cet État-nation d’Europe occidentale, mais qui peut également être acquis si l’on suit certaines procédures et satisfait aux conditions.

Si nous universalisons chaque droit civil, nous devons en accepter les conséquences et accepter que notre niveau de vie actuel devienne insoutenable, simplement parce que nous ne pouvons plus nous le permettre. On obtient alors un système social dépouillé pour les pauvres, sans aucune capacité portante. Il est en effet difficile d’être solidaire avec des personnes qui bénéficient des services sociaux, mais n’y ont jamais contribué et ne le feront jamais dans bien des cas. Les plus solides se retireront dans des communautés fermées avec sécurité privée. Leurs enfants iront dans des écoles privées et les membres paieront pour leurs propres pensions et soins de santé. Un tel système est parfait si l’on réussit sa vie. Mais si on ne réussit pas ?

Le modèle nord-américain

L’Europe évoluera alors vers un modèle de société davantage nord-américain. Même si cela risquerait d’aboutir à une protection sociale encore réduite. Car les États-Unis ont l’avantage géographique d’être entourés par deux océans et un pays riche au niveau de vie très élevé au nord. Ce n’est que du côté sud que les flux migratoires sont difficiles à contrôler et qu’ils tentent de fermer hermétiquement les frontières, même bien avant l’arrivée de Trump. À l’inverse, l’Europe ne représente qu’une pointe de l’immense continent eurasiatique et n'est isolée de l’Afrique que par une mer intérieure. Sans frontières imposées, l’Europe peut être franchie sans difficulté. C'est un choix de le permettre ou non.

Et ce choix, le gouvernement fédéral l’a fait. La migration de transit n'est pas un problème européen, mais un problème franco-belge. Nous sommes les seuls pays à disposer d'un point de passage vers le Royaume-Uni. À la suite du démantèlement des camps de Calais, le problème s'est presque entièrement déplacé vers notre pays. La politique du gouvernement consiste à éviter à tout prix un deuxième Calais. C'est pourtant ce qui se passe dans l’ombre. À travers la coopération entre des ONG et des bourgmestres de gauche et par toutes sortes d’actions visant à dénigrer la politique gouvernementale du point de vue moral et à la faire suspendre, la gauche organise désormais de facto la migration de transit elle-même, même si elle est interdite de jure. Il est hypocrite de la part de la gauche modérée de continuer de prétendre qu’elle ne plaide pas pour l’ouverture des frontières. L’extrême gauche a au moins le mérite d’être honnête à ce sujet.

N’avons-nous pas l’obligation d’aider les gens dans le besoin ? Bien sûr que si. Mais toute personne qui peut se débrouiller seule n’est pas dans le besoin. Toute personne capable de parcourir des milliers de kilomètres depuis l’Afrique de l’Est pour arriver dans un État providence d’Europe occidentale, non pas dans l’intention d’y demander l’asile, mais pour se rendre dans un autre pays, peut être dans une pauvreté extrême, mais pas dans une détresse aiguë. L'urgence, c'est la menace envers la vie, et non le désir de mener une vie agréable, aussi compréhensible soit-il. Il y a 37 millions de Soudanais, qui souhaiteraient sans doute tous une meilleure vie. Avons-nous l’obligation morale d’accueillir ces 37 millions de personnes ? Et qu’en est-il du reste de l’Afrique ?

Absorber les nouveaux venus

La gauche doit oser s’exprimer : que veut-elle réellement ? Devons-nous accueillir tout le monde et cet accueil doit-il se faire par l’immigration ? Il faut alors savoir que nous ne pourrons plus maintenir notre système social à son niveau actuel. Si nous choisissons cette voie, il nous reste deux options : un système de sécurité sociale fermé et accessible uniquement aux personnes qui y contribuent ou son effondrement. Dans leur bonté absolue, nos bien-pensants de gauche obtiendront exactement le contraire de ce qu’ils prétendent vouloir : la destruction totale de l’État providence.

Je suis partisan d’une autre politique. Une politique impliquant des efforts européens afin de contenir les réfugiés dans leurs propres régions et avec des frontières fermées. Une politique qui impose un contrôle strict de l’immigration légale, permettant d’émanciper les personnes que nous accueillons et de leur transmettre nos valeurs issues des Lumières, et ce le plus rapidement possible afin qu’elles puissent contribuer à notre prospérité, et donc à notre sécurité sociale. De cette manière, nous pourrons absorber de nouveaux venus et bénéficier de leurs talents. Ainsi, notre sécurité sociale pourra rester ouverte, accessible librement et généreuse pour tous. Mais nous devons d’abord oser faire des choix difficiles et mettre en œuvre la politique choisie. Les responsables politiques doivent placer l’intérêt général avant la conscience personnelle, aussi difficile que cela puisse être.

Hannah Arendt concluait la deuxième partie de son ouvrage intitulé « Les Origines du totalitarisme » par un chapitre qui fait encore l’objet de controverses à gauche aujourd’hui : « Le déclin de l’État-nation et la fin des droits de l’homme ». Elle y affirme que nous avons besoin de l’État-nation et des frontières. Ce n’est pas seulement la délimitation de notre démocratie, le cadre de l’État de droit et la base sur laquelle nous organisons notre solidarité, c'est aussi le seul mécanisme efficace capable de faire respecter les droits de l’homme. L’État-nation est littéralement vital. Faisons en sorte que le rêve des bien-pensants ne se termine pas en cauchemar pour tous.

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